Un orientaliste au service de Novosti

Yuri Alexandrovitch Bezmenov naît en 1939 à Mytichtchi, près de Moscou. Fils d'un officier supérieur de l'armée soviétique, il entre à l'Institut des langues orientales, se spécialise dans la culture indienne et part, dès 1963, travailler en Inde comme traducteur pour un programme d'aide économique soviétique. En 1965, il rejoint l'agence de presse Novosti (APN), vitrine de la communication soviétique à l'étranger.

C'est ici que commence la confusion entretenue depuis par ses admirateurs. Bezmenov n'était pas un officier du KGB au sens strict. Il était journaliste d'une agence de propagande d'État et, selon ses propres dires, collaborateur et informateur du KGB. Il affirmera plus tard que les trois quarts du personnel de Novosti étaient en réalité des officiers du KGB, le reste étant composé de collaborateurs cooptés comme lui. Ces affirmations, reprises par la notice Wikipédia qui lui est consacrée, n'ont jamais été corroborées de façon indépendante. L'enquête de CBC parle, plus sobrement, d'un « opérateur » de Novosti en Inde qui « accomplissait des tâches pour le KGB ».

La défection, un roman d'espionnage

En 1969, il est de nouveau en poste à New Delhi, à l'ambassade soviétique. Début février 1970, il disparaît. Un télégramme confidentiel de la mission canadienne à New Delhi, daté du 10 février 1970 et cité par CBC, note que la presse indienne signale la disparition d'un attaché de presse soviétique de 31 ans, soupçonné de vouloir passer à l'Ouest.

Selon son propre récit, il se serait déguisé en hippie pour échapper au KGB, avant d'être pris en charge par la CIA, qui l'aurait interrogé pendant six mois à Athènes. Côté soviétique, l'embarras est réel : d'après les historiens Christopher Andrew et Vassili Mitrokhin, la résidence du KGB à Delhi rapporte à Moscou qu'il a été enlevé, pour sauver la face, et son fils reçoit une compensation financière.

Sur un point, les archives canadiennes contredisent la légende. En 1970, le Canada accepte Bezmenov non par conviction, mais « comme une faveur » aux services américains. Le 20 avril 1970, le directeur général du service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) valide cette décision. Un mémo de la GRC du 26 juin 1970 fixe sa nouvelle identité : Thomas David Schuman. Un responsable met en garde contre le risque de se lancer dans une opération de « nounou », qui pourrait devenir « un énorme casse-tête ».

Radio-Canada, l'alcool et la rupture

Bezmenov arrive à Toronto en juillet 1970. Il est d'abord correcteur au Globe and Mail, travaille dans une ferme de l'Ontario, puis décroche en 1972 un poste au service russe de Radio-Canada International (RCI), qui diffuse en ondes courtes vers le bloc soviétique, embauché selon un rapport du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) « sur recommandation » du service de sécurité de la GRC.

Les relations avec ses collègues se dégradent vite. Il soupçonne des infiltrations soviétiques, certains collègues le soupçonnent à leur tour d'être un espion. Les rapports de ses officiers traitants évoquent une personne « déprimée et malheureuse » et des épisodes d'alcoolisation. Le 9 mars 1976, il quitte RCI. Il racontera plus tard avoir été licencié à la demande du Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, après une plainte de l'ambassadeur soviétique ; les archives, elles, montrent qu'il a lui-même annoncé sa démission à son officier traitant, en se disant devenu un « irritant » pour la direction.

En avril 1976, il raconte sa défection au Vancouver Sun, faisant voler en éclats sa couverture. Les services canadiens prennent leurs distances. Un rapport de la GRC de 1978 conclut qu'il a « perdu toute crédibilité », qu'il n'apporte « rien de substantiel » et qu'il est devenu « un fardeau ». En 1980, un autre rapport le décrit comme « détérioré physiquement et socialement » et travaillant avec des « groupes marginaux de peu d'importance ». Ces jugements sont ceux de services qui avaient leurs propres intérêts, notamment éviter l'embarras politique ; ils ne disent rien de la véracité de ses analyses. Mais ils contredisent l'image d'un expert reconnu par le renseignement occidental.

Los Angeles, la John Birch Society et la caméra de Griffin

Au début des années 1980, Bezmenov s'installe à Los Angeles. Il se rapproche de l'Église de l'Unification du révérend Moon et de la John Birch Society, organisation d'extrême droite anticommuniste, pour laquelle il donne des conférences à travers les États-Unis, selon son ex-épouse et les archives citées par CBC. Interrogé en 1984 sur ce lien, il répondait ne pas en être membre et ne pas être d'accord avec tout ce qu'elle disait, et justifiait le recours à ces tribunes par le refus des grands médias de lui donner la parole, selon le Baltimore Sun cité par Wikipédia.

C'est à cette époque qu'il publie, sous le nom de Tomas Schuman, Love Letter to America (1984), et qu'il enregistre l'entretien avec G. Edward Griffin, que CBC présente comme un « éminent théoricien du complot » américain. Le choix de l'interlocuteur n'est pas anodin : le document qui fonde aujourd'hui la réputation de Bezmenov a été produit dans un écosystème militant, pas dans un cadre journalistique ou académique.

La fin de sa vie est sombre. Il vit un temps dans le garage d'un ami à Denver, revient au Canada en 1990, suit une cure à Windsor, enseigne les relations publiques à l'université locale. Il meurt le 5 janvier 1993. Le Windsor Star de l'époque évoque une crise cardiaque ; sa famille, interrogée par CBC, parle d'un empoisonnement au méthanol, le coroner ayant conclu à un décès « accidentel ». Sa pierre tombale porte le nom de Tomas Schuman.

Une résurrection numérique

Le prophète avait échoué de son vivant. Sa fille, Tania Steinbach, raconte à CBC qu'il « se voyait comme un prophète » et que, la plupart du temps, personne ne voulait entendre son histoire. Sa postérité est venue après coup, et par le numérique.

En août 2020, l'éditeur Activision utilise des extraits de l'entretien de 1984 dans la bande-annonce de Call of Duty: Black Ops Cold War. Le site Kotaku reproche alors au jeu de promouvoir, sans contexte, un discours qui nourrit les théories d'extrême droite sur le « marxisme culturel ». Dans le même temps, ses conférences sont citées par des chercheurs et des responsables publics : la notice Wikipédia mentionne un cas d'étude de la Joint Special Operations University américaine sur la guerre russo-géorgienne de 2008, un rapport du Penn Biden Center signé par Michael Carpenter, ou un syllabus de la juriste Asha Rangappa à Yale. Et, pendant la pandémie, ses vidéos servent à présenter les mesures sanitaires comme une étape de « démoralisation ».

Bezmenov est donc devenu un objet partagé : témoin pour les uns, prophète pour les autres, matériau de propagande pour d'autres encore. Ce n'est pas une raison pour l'écarter. C'est une raison pour le lire attentivement, et pour séparer ce qu'il a vu de ce qu'il a cru. Ce sera l'objet du prochain billet.

03 — CADRE ANALYTIQUE

Angle analytique (FR) :
Biographie critique : confronter la légende du « repenti du KGB » aux archives du renseignement canadien obtenues par CBC News, pour situer le témoignage de Bezmenov dans son contexte (défection, marginalisation, milieux militants des années 1980) avant d’examiner son modèle.

Niveau de confiance (FR) :
Élevé pour la chronologie et les jugements des services canadiens (documents d’archives publiés par CBC et Canada Declassified) ; moyen pour certains éléments biographiques rapportés par Bezmenov lui-même ou par des sources secondaires (Wikipédia), signalés comme tels.