Une vidéo qui ne meurt pas

En 1984, face à la caméra de l'essayiste américain G. Edward Griffin, Yuri Bezmenov, ancien journaliste de l'agence soviétique Novosti passé à l'Ouest en 1970, explique que l'espionnage n'est qu'une petite partie du travail du KGB. Selon lui, « seulement 15 % environ du temps, de l'argent et des effectifs » seraient consacrés au renseignement proprement dit ; « les 85 % restants » relèveraient d'« un processus lent » qu'il appelle « subversion idéologique », « mesures actives » ou « guerre psychologique » (traduction de l'auteur, d'après la transcription de l'entretien).

Le but, dit-il, est de « changer la perception de la réalité » d'une population au point que, malgré l'abondance d'informations, personne ne soit plus « capable de parvenir à des conclusions sensées » pour défendre ses intérêts. Puis il déroule son fameux modèle en quatre étapes : démoralisation, déstabilisation, crise, normalisation.

Quarante ans plus tard, ces extraits circulent en boucle sur YouTube, TikTok et X. Comme l'a raconté le journaliste Jorge Barrera dans une longue enquête de CBC News en 2022, ils ont été repris dans une bande-annonce du jeu vidéo Call of Duty en 2020, utilisés par le New York Times dans une série sur les racines des « fake news », puis recyclés pour présenter les confinements et les obligations vaccinales liés au Covid-19 comme les signes d'une prise de pouvoir autoritaire. Le même document sert donc des usages opposés. C'est la première raison de s'y arrêter.

Le maquis des mots

La deuxième raison tient au vocabulaire. On parle indifféremment de propagande, de désinformation, de fake news, de guerre hybride, d'influence ou de subversion. Ces mots ne disent pas la même chose, et leur confusion profite surtout à ceux qui manipulent.

Le rapport Les manipulations de l'information, publié en 2018 par le Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay et l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), pointe d'emblée cette « confusion terminologique évidente ». Il relève que c'est grâce à elle que certains peuvent comparer RT avec la BBC ou France 24, ou minimiser le problème en expliquant que « tout est propagande ». Les auteurs écartent ainsi plusieurs notions jugées trop vagues ou trop militarisées (« guerre de l'information », « guerre hybride ») et retiennent celle de manipulation de l'information, définie comme « la diffusion intentionnelle et massive de nouvelles fausses ou biaisées à des fins politiques hostiles ».

Distinguons, pour la suite de cette série :

- l'influence et la diplomatie publique, que tous les États pratiquent ouvertement et qui ne posent pas de problème en soi ;
- la propagande, tentative organisée d'orienter les opinions et les conduites, qui peut s'appuyer sur des faits exacts ;
- la désinformation, diffusion délibérée d'informations fausses ou trompeuses, généralement en masquant leur source ;
- les mesures actives, terme soviétique désignant un ensemble d'opérations clandestines d'influence, de la désinformation au financement d'organisations de façade ;
- la subversion, enfin, le terme le plus large et le plus flou : l'idée qu'un adversaire chercherait à affaiblir une société de l'intérieur, en sapant sa confiance dans ses institutions et en exploitant ses divisions.

C'est précisément parce que la subversion est la notion la plus englobante qu'elle est la plus facile à détourner. Dans un billet publié dans le Club de Mediapart le 19 mars 2026, « L'aube de la guerre invisible », j'en rappelais l'étymologie : le latin *subvetere*, « renverser par le bas ». Le mot dit bien ce qu'il désigne : non pas un assaut frontal, mais un travail de sape qui exploite les failles d'une société de l'intérieur.

Ce que le droit français retient

La France a choisi une définition étroite et opérationnelle. Le décret n° 2021-922 du 13 juillet 2021, qui crée le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), placé auprès du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), vise des opérations qui cumulent plusieurs conditions : impliquer, « de manière directe ou indirecte, un État étranger ou une entité non étatique étrangère » ; viser à la « diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée » de contenus en ligne ; porter sur des « allégations ou imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses » ; être « de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».

Cette grille a une vertu : elle ne vise pas des opinions, même radicales, mais des comportements (l'origine étrangère, la coordination artificielle, la fausseté manifeste). Un militant français qui critique violemment le gouvernement n'entre pas dans ce cadre. Un réseau de faux comptes piloté depuis l'étranger qui imite le site du Monde pour diffuser de faux articles, si. Le même décret institue d'ailleurs un comité éthique et scientifique chargé de suivre l'activité du service, signe que le législateur avait conscience du risque de dérive.

Deux pièges symétriques

Le premier piège est la naïveté. Les opérations de manipulation venues de l'étranger ne sont pas une invention de quelques experts en mal de budget. Les archives de la guerre froide, que nous explorerons, documentent des campagnes soviétiques bien réelles, comme celle qui a attribué l'origine du sida au Pentagone dans les années 1980. Depuis 2023, Viginum a publié des rapports détaillés sur des dispositifs russes visant la France, dont la campagne RRN, qui usurpait l'identité graphique de quotidiens français. Pour un lecteur qui connaît l'Ukraine de l'intérieur, ces mécanismes n'ont rien d'abstrait : ils ont accompagné la guerre dès 2014.

Le second piège est la paranoïa. Voir la main de Moscou derrière chaque colère sociale, chaque mouvement étudiant ou chaque vote protestataire revient à nier que les citoyens aient des raisons propres d'être mécontents. Le rapport CAPS/IRSEM met en garde contre un « effet indirect » des manipulations : générer chez les gouvernants une « tentation liberticide », c'est-à-dire les pousser à prendre des mesures contraires à leurs propres valeurs démocratiques, ce qui approfondit encore les divisions. L'historien et spécialiste de la Russie Mark Galeotti fait une remarque voisine : il est devenu très facile de voir la main du Kremlin derrière chaque revers, ce qui crédite Vladimir Poutine de plus d'influence qu'il n'en a réellement. Et Galeotti d'ajouter que c'est peut-être là « la plus grande mesure active de toutes ».

Ce que propose cette série

Cette série avancera en huit temps : le modèle Bezmenov et son auteur ; les archives soviétiques ; la Russie de Poutine ; l'Ukraine comme premier front ; la France et l'Europe ciblées, à partir des rapports de Viginum et des travaux d'EU DisinfoLab ou d'EUvsDisinfo ; les critiques du concept et ses usages complotistes ; les grandes théories de la propagande, de Bernays à Ellul ; enfin, les outils de résilience démocratique.

Cette série prolonge aussi les billets que j'ai publiés dans le Club de Mediapart depuis l'automne 2025 sous le titre « La guerre invisible ». J'y défendais ce que j'ai appelé un « Contre-Art de la Guerre » : former les citoyens, dès l'école, à l'« hygiène informationnelle » ; ne pas se contenter de démentir la propagande, mais « cartographier » ses réseaux de financement, ses fermes de trolls et ses relais locaux pour les exposer à la justice et à l'opinion ; et répondre à la manipulation « non pas avec la brutalité stérile de la censure », mais par la clarté des faits. Cette exigence vaut aussi pour nous-mêmes : elle impose de soumettre nos propres modèles, y compris le mien, à la même critique que ceux des autres.

Notre méthode sera simple : distinguer ce qui est prouvé, ce qui est plausible et ce qui n'est qu'affirmé. Citer les sources, toutes vérifiables. Signaler les limites, y compris celles des services qui luttent contre la désinformation. Car une démocratie qui se défend contre la manipulation en manipulant à son tour aurait déjà perdu