À l’Europe, il est essentiel de comprendre ce qui s’est passé à Ilovaïsk en août 2014 pour mieux saisir la culture stratégique et les méthodes de guerre employées par l’État russe : intervention militaire niée, déception, négociation utilisée comme instrument tactique et emploi brutal de la force au moment où l’adversaire se croit protégé par un accord.
À l’été 2014, les forces ukrainiennes cherchent à reprendre Ilovaïsk, important nœud ferroviaire de l’oblast de Donetsk. Sa capture doit permettre de perturber les lignes d’approvisionnement reliant Donetsk à la frontière russe. Après de violents combats urbains, les unités ukrainiennes parviennent à contrôler une partie importante de la ville. CEAS_Massacre_Ilovaisk_Tactique_Historique.pdf
La situation bascule dans la nuit du 23 au 24 août 2014. Selon le rapport CEAS, le renseignement ukrainien identifie le franchissement de la frontière par au moins neuf groupements tactiques interarmes de l’armée régulière russe, comprenant notamment des éléments du 331e régiment aéroporté de la Garde, de la 31e brigade d’assaut aérien de la Garde et de la 6e brigade blindée. Les unités russes contournent Ilovaïsk, frappent les arrières ukrainiens et ferment progressivement les voies de sortie. Le 26 août, les forces ukrainiennes engagées dans la zone se retrouvent encerclées. CEAS_Massacre_Ilovaisk_Tactique_Historique.pdf
Commence alors ce qui restera dans l’histoire ukrainienne comme le « chaudron d’Ilovaïsk ».
Privés progressivement de munitions, d’eau, de vivres et de possibilités d’évacuation médicale, les militaires ukrainiens tentent d’obtenir une voie de sortie. Dans la nuit du 28 au 29 août, des négociations sont menées entre commandements ukrainien et russe. Un passage est convenu : les unités ukrainiennes doivent pouvoir quitter l’encerclement le 29 août au matin, en deux colonnes, avec leurs armes et une partie de leurs véhicules.
Mais, quelques heures plus tard, les conditions changent.
Vers 6 heures, à Mnohopillia, un officier russe exige désormais le désarmement des Ukrainiens. Le général Ruslan Khomchak refuse ce qui revient, selon le rapport, à une capitulation. Les colonnes ukrainiennes commencent alors leur mouvement selon le plan initial.
Le corridor devient une zone de feu.
Le rapport CEAS décrit des positions russes préparées à l’avance, des chars dissimulés, des tirs croisés ainsi que des frappes d’artillerie et de lance-roquettes sur les itinéraires empruntés par les colonnes. Des véhicules militaires, des camions, des autobus et des moyens d’évacuation sont détruits. Des soldats abandonnent leurs véhicules en flammes et tentent de survivre en traversant les champs de tournesols qui deviendront l’un des symboles les plus puissants de la tragédie d’Ilovaïsk. CEAS_Massacre_Ilovaisk_Tactique_Historique.pdf
Le bilan repris dans le rapport est considérable : 366 militaires et volontaires ukrainiens tués, 429 blessés, environ 300 capturés et 158 portés disparus. Des militaires russes sont également capturés par les Ukrainiens, constituant, selon le rapport, un élément matériel important démontrant la présence de forces régulières russes sur le territoire ukrainien. CEAS_Massacre_Ilovaisk_Tactique_Historique.pdf
Ilovaïsk constitue dès lors bien davantage qu’une défaite tactique. Le rapport le présente comme un tournant stratégique de la guerre de 2014 : l’offensive ukrainienne de l’été est brutalement interrompue, plusieurs unités sont décimées et Kyiv se retrouve dans une position militaire beaucoup plus défavorable à l’approche du protocole de Minsk du 5 septembre 2014. CEAS_Massacre_Ilovaisk_Tactique_Historique.pdf
Mais la leçon d’Ilovaïsk dépasse le seul rapport de forces.
Le document CEAS analyse l’épisode comme un exemple extrême de Maskirovka, la tradition russe de déception, de dissimulation et de manipulation opérationnelle. La négociation, le cessez-le-feu ou la promesse d’un passage sécurisé ne sont plus seulement des instruments diplomatiques : ils peuvent devenir des éléments du dispositif militaire lui-même.
C’est précisément pour cette raison qu’Ilovaïsk doit être étudié par l’Europe.
Ilovaïsk montre comment une opération militaire peut combiner intervention régulière non reconnue, ambiguïté politique, négociation, désinformation, encerclement et puissance de feu conventionnelle. Il constitue l’un des précédents essentiels pour comprendre la guerre que la Russie mènera ensuite contre l’Ukraine à une tout autre échelle.
Les champs de tournesols d’Ilovaïsk appartiennent aujourd’hui à la mémoire ukrainienne.
Ils rappellent les hommes tombés, les blessés, les prisonniers et les disparus. Mais ils portent également une leçon stratégique que l’Europe ne peut se permettre d’oublier :
dans une guerre fondée sur la déception, comprendre la méthode de l’adversaire est déjà une forme de défense.
CEAS.INFO — Ilovaïsk, août 2014. Comprendre les faits. Conserver la mémoire. Tirer les leçons.
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