Ce que dit vraiment le texte
Reprenons la transcription de l'entretien accordé à G. Edward Griffin. Bezmenov y décrit un « grand processus de lavage de cerveau » qui « avance très lentement » et se divise en « quatre étapes fondamentales » (les traductions sont de l'auteur).
La démoralisation prendrait « de quinze à vingt ans », soit le temps nécessaire pour former une génération d'étudiants exposés à l'idéologie de l'ennemi. Selon lui, l'idéologie marxiste-léniniste a été injectée à « au moins trois générations d'étudiants américains », dont les diplômés des années 1960 occupent désormais les postes de pouvoir ; ils seraient « contaminés », « programmés », et le processus « complet et irréversible ».
La déstabilisation durerait « de deux à cinq ans » et viserait « l'essentiel » : l'économie, les relations extérieures, les systèmes de défense.
La crise pourrait survenir en « six semaines seulement ». La normalisation, enfin, pourrait « durer indéfiniment ». Le mot, rappelle-t-il, est emprunté à la propagande soviétique : après l'entrée des chars dans Prague en 1968, Brejnev avait déclaré que la situation dans la Tchécoslovaquie « sœur » était « normalisée ».
La référence tchécoslovaque est l'élément le plus solide du modèle. Le reste appelle plusieurs remarques.
Première surprise : une subversion « ouverte »
Les réseaux y voient un complot clandestin. Or, dans la même réponse, il affirme que la subversion idéologique est un processus « légitime, manifeste et ouvert », que l'on peut « voir de ses propres yeux », et qu'elle n'a « rien à voir avec l'espionnage ». Plus loin, il précise que la démoralisation est pour l'essentiel l'œuvre « des Américains sur des Américains », faute de « normes morales ».
Le modèle décrit donc moins une opération du KGB qu'un jugement moral et politique sur la société américaine des années 1960 à 1980, où l'essentiel du travail serait fait par des forces internes : universités, médias, contre-culture. C'est ce glissement qui rend le modèle si facile à recycler : il permet d'attribuer à une « subversion » étrangère des évolutions sociales que l'on désapprouve, sans avoir à démontrer l'intervention étrangère.
Deuxième surprise : un texte très situé
L'entretien est un document de campagne, au sens propre. Bezmenov y vise nommément Walter Mondale, alors candidat démocrate à la présidentielle de 1984, rangé parmi les « dictateurs bienveillants » qui promettent tout et iraient à Moscou se soumettre à « une nouvelle génération d'assassins soviétiques ». Il affirme que les États-Unis sont en « guerre totale non déclarée » contre « le système communiste mondial ou la conspiration communiste mondiale », et prédit aux Américains qu'il leur reste « littéralement quelques années à vivre » si le pays ne se réveille pas.
Rien de cela ne s'est produit. Mondale a perdu, l'URSS s'est effondrée sept ans plus tard, et les États-Unis n'ont connu ni « crise » de six semaines ni « normalisation » marxiste-léniniste. Un modèle qui prédit tout et dont la prédiction centrale a échoué devrait au minimum inciter à la prudence.
Troisième problème : des chiffres sans source
Le fameux partage « 15 % d'espionnage, 85 % de subversion » est présenté par Bezmenov lui-même comme une opinion : « selon mon opinion, et l'opinion de nombreux transfuges de mon calibre ». Il ne s'appuie sur aucun document. Les archives donnent une autre image, même si elles ne mesurent pas exactement la même chose : l'historien Thomas Boghardt (Studies in Intelligence, 2009) indique que chaque officier de la Première direction générale du KGB (le renseignement extérieur) était censé consacrer 25 % de son temps aux mesures actives.
Les durées varient aussi : « six semaines » de crise dans l'entretien, deux à six mois dans Love Letter to America, publié la même année, selon la notice Wikipédia. Ce sont des ordres de grandeur rhétoriques, pas une doctrine documentée. Aucun manuel soviétique décrivant ces quatre étapes n'a été produit à l'appui.
Quatrième problème : un modèle infalsifiable
Le cœur du raisonnement est le suivant : une personne démoralisée est incapable d'évaluer une information vraie. « Les faits ne lui disent rien », même si on la couvre de preuves, de documents et de photographies. L'idée est forte, mais elle a un revers logique : si toute personne qui conteste le modèle peut être qualifiée de « démoralisée », alors le modèle devient impossible à réfuter. Chaque objection devient une preuve de la « contamination » de l'objecteur. C'est la structure même d'une pensée conspirationniste.
Une cinquième phase : l'infiltration
J'ai moi-même proposé, sur ce blog, de compléter ce schéma. Dans « Les Cinq Phases de la Subversion Idéologique » (30 novembre 2025) puis « L'Infiltration, première phase réelle de la subversion idéologique » (2 décembre 2025), j'ai défendu l'idée que les quatre étapes de Bezmenov supposent une phase préalable, que j'ai placée en tête : l'infiltration. Je la définissais comme « l'introduction systématique et discrète d'individus, ou de réseaux, ou de ressources financières et de concepts idéologiques préparatoires au sein des rouages vitaux de la société adverse ». Le Centre d'information et d'analyse de la sécurité nationale de l'Ukraine, où je dirige le département de l'influence internationale et de la culture, avait présenté cette lecture dès le 20 octobre 2025.
L'intérêt de cet ajout est d'abord méthodologique. Une démoralisation se décrète ; une infiltration laisse des traces. Financements dissimulés, sociétés écrans, réseaux de comptes coordonnés, médias créés pour servir de relais : cela se documente, par le renseignement en sources ouvertes et l'analyse des flux financiers.
La même exigence de preuve vaut pour mon modèle. Appliquée à des acteurs identifiés et à des circuits financiers établis, l'infiltration est une catégorie d'enquête ; appliquée sans preuve à des idées ou à des évolutions culturelles que l'on désapprouve, elle retomberait dans le travers infalsifiable décrit plus haut.
Ce qui mérite d'être sauvé
Faut-il tout jeter ? Non. Bezmenov formule une intuition que la recherche a, elle, documentée : le but de certaines opérations d'influence n'est pas de convaincre, mais d'épuiser. De « changer la perception de la réalité » au point que, « malgré l'abondance d'informations », plus personne ne soit capable de conclure.
En 2016, les chercheurs Christopher Paul et Miriam Matthews, de la RAND Corporation, ont décrit la propagande russe contemporaine comme un « tuyau d'arrosage de mensonges » (firehose of falsehood) : un volume élevé, une multiplicité de canaux, une diffusion rapide et répétitive, et une indifférence à la cohérence. Le rapport CAPS/IRSEM de 2018 aboutit à une conclusion voisine : d'après les entretiens menés par ses auteurs, l'effet principal des manipulations « ne serait pas de changer les opinions mais de semer le doute et la confusion ».
La différence est capitale. Chez RAND ou au CAPS, la démoralisation est un effet possible, à mesurer, de campagnes identifiables. Chez Bezmenov, elle est un état de la société entière, que l'on décrète sans mesure. La première permet d'agir ; la seconde ne permet que de désigner des coupables.
Lire Bezmenov en 2026, c'est garder la question (comment une société perd-elle la capacité de s'accorder sur des faits ?) et abandonner la réponse toute faite (la faute de l'ennemi intérieur). Le prochain billet examinera ce que les archives du KGB disent réellement des « mesures actives ».
