Drones russes, fausses inscriptions ukrainiennes : anatomie d’une opération de manipulation visant la Roumanie et la Lituanie
Analyse stratégique CEAS | Russie • Ukraine • OTAN • Désinformation • Guerre hybride
Des images présentées comme celles de drones ukrainiens tombés en Roumanie et en Lituanie ont circulé sur Telegram, TikTok et différents réseaux pro-Kremlin. Leur principal « élément de preuve » consistait en des inscriptions manuscrites en ukrainien visibles sur les appareils : une méthode visuelle simple, destinée à faire croire que Kyiv serait responsable des violations de l’espace aérien de plusieurs États membres de l’OTAN.
L’examen des sources officielles et des vérifications indépendantes montre cependant que ce récit fusionne plusieurs événements distincts et utilise des images qui ne prouvent aucunement l’origine ukrainienne des appareils.
Ce qui est établi
Le nom exact de l’appareil concerné est Gerbera, et non « Herbera ». Il s’agit d’un drone russe peu coûteux, généralement construit en contreplaqué et en mousse, initialement employé comme leurre afin de saturer la défense aérienne ukrainienne. Certaines variantes servent également à la reconnaissance ou au relais de communications, tandis que d’autres peuvent transporter une charge explosive légère. Il est donc incorrect de présenter tous les Gerbera comme des drones systématiquement désarmés. (Reuters)
En Lituanie, deux drones russes de type Gerbera ont pénétré dans l’espace aérien national les 10 et 28 juillet 2025, après être arrivés depuis la Biélorussie. Le ministère lituanien des Affaires étrangères a officiellement identifié le premier appareil comme un Gerbera fabriqué en Russie. Les services lituaniens de sécurité ont ensuite précisé que le second transportait une charge explosive à fragmentation et un système de navigation renforcé contre la guerre électronique. L’évaluation officielle lituanienne considère que ces deux incursions étaient probablement accidentelles, liées à des défaillances techniques ou aux effets de contre-mesures électroniques. (URM | Užsienio reikalų ministerija)
Le faux « drone ukrainien » en Lituanie
En septembre 2025, une vidéo diffusée par un compte TikTok anonyme prétendait montrer un drone ukrainien découvert près de la frontière entre la Lituanie et la Biélorussie. Une inscription en ukrainien apparaissait sur l’appareil.
Le Centre ukrainien de lutte contre la désinformation a relevé plusieurs anomalies : absence de repères géographiques permettant d’identifier le lieu, montage reliant des séquences qui pouvaient avoir été filmées dans des endroits différents, appareil civil disponible dans le commerce et compte de diffusion présentant des caractéristiques proches de celles d’un compte automatisé. Le drone montré dans cette vidéo était un simple quadricoptère civil et non l’une des épaves Gerbera officiellement récupérées par la Lituanie. (cpd.gov.ua)
Une inscription manuscrite ne constitue, en elle-même, aucune preuve technique d’origine. Elle peut être ajoutée en quelques secondes sur n’importe quel appareil avant une prise de vue mise en scène.
La photographie manipulée en Roumanie
Une opération similaire est apparue après la chute d’un drone près de Puiești, en Roumanie, le 25 novembre 2025. Les autorités roumaines avaient indiqué que l’appareil était russe et qu’il ne transportait pas de charge explosive.
Une photographie représentant un drone entier portant l’inscription ukrainienne « Перемога буде » — « La victoire viendra » a ensuite été diffusée pour accuser l’Ukraine. Or les photographies prises sur le lieu de l’incident montrent une épave fragmentée. Les autorités locales ont confirmé que l’image du drone intact ne représentait pas l’appareil retrouvé à Puiești. Des éléments visuels identiques entre les véritables photographies et l’image virale suggèrent en outre un photomontage ou une recomposition destinée à tromper le public. (Проверено.Медиа)
En mai 2026, après qu’un drone russe Geran-2 a frappé un immeuble à Galați et blessé deux personnes, le même mécanisme narratif est réapparu : des acteurs pro-Kremlin ont présenté l’incident comme une opération ukrainienne sous faux pavillon destinée à entraîner la Roumanie et l’OTAN dans la guerre. Les autorités roumaines avaient pourtant suivi la trajectoire du drone depuis une attaque russe contre l’Ukraine et identifié ses composants comme correspondant à ceux d’appareils russes déjà expertisés. (AP News)
Le mécanisme de la manipulation
Cette opération informationnelle repose sur quatre procédés complémentaires :
1. La fabrication d’une preuve immédiatement compréhensible.
Une inscription en ukrainien est plus facile à mémoriser qu’une expertise portant sur les moteurs, les systèmes de navigation, les composants électroniques ou la trajectoire radar.
2. La fusion d’événements différents.
Des images provenant de lieux, de dates et parfois de modèles de drones différents sont assemblées pour construire un récit cohérent en apparence.
3. Le renversement de responsabilité.
La Russie est présentée comme étrangère aux incursions, tandis que l’Ukraine devient l’auteur supposé d’une provocation contre ses propres partenaires.
4. L’exploitation du délai de communication.
L’espace entre l’incident et la publication des résultats techniques permet aux récits mensongers de s’imposer avant l’arrivée des conclusions officielles. Une enquête sur les campagnes ayant suivi plusieurs incidents en Roumanie a identifié des réseaux de pages capables d’amplifier simultanément les mêmes narratifs auprès de dizaines de millions d’abonnés. (VSquare.org)
Les objectifs stratégiques
L’objectif ne consiste pas uniquement à nier l’origine russe d’un drone. Il s’agit de :
* détériorer la confiance entre l’Ukraine et ses alliés ;
* présenter Kyiv comme un acteur irresponsable capable de provoquer l’OTAN ;
* affaiblir la confiance des citoyens roumains et lituaniens envers leurs autorités ;
* créer une confusion permanente autour de l’attribution des incidents ;
* nourrir les mouvements politiques anti-ukrainiens et anti-européens ;
* réduire le soutien aux sanctions, à l’aide militaire et au renforcement du flanc oriental.
Évaluation CEAS
Fait établi — confiance élevée : des drones Gerbera fabriqués en Russie sont entrés sur le territoire lituanien en juillet 2025.
Fait établi — confiance élevée : les images portant des inscriptions ukrainiennes ne permettent pas d’identifier l’origine des appareils et, dans les cas examinés, ne représentaient pas authentiquement les épaves officielles.
Évaluation — confiance élevée : les inscriptions constituent un dispositif de manipulation visuelle destiné à fabriquer une attribution ukrainienne immédiate.
Élément encore incertain : l’intention exacte derrière chaque violation de l’espace aérien. Les autorités lituaniennes ont évalué les incursions de juillet 2025 comme accidentelles. Une défaillance, une déviation liée à la guerre électronique, une négligence opérationnelle et une provocation délibérée doivent donc rester des hypothèses distinctes tant qu’aucune preuve supplémentaire n’est publiée.
Conclusion
L’affaire des prétendues inscriptions ukrainiennes illustre une méthode caractéristique de la guerre informationnelle russe : greffer un faux indice simple sur un événement réel et techniquement complexe.
La question centrale n’est pas ce qui a été écrit au marqueur sur une photographie, mais ce que révèlent la trajectoire radar, les composants, la structure, le moteur, la navigation et l’expertise de l’épave.
Dans la guerre cognitive, une inscription peut être fabriquée en quelques secondes. Une attribution sérieuse exige des preuves croisées.
CEAS — Comprendre la manipulation. Identifier la source. Protéger la souveraineté informationnelle.
